Lors de la réalisation du livret de Brouillards et boussoles, je me suis aperçue que la façon d’écrire et d’illustrer pouvait avoir une influence sur le public que je souhaitais atteindre. En effet, je sais que l’utilisation de certaines images, d’une certaine forme de narration, peut exclure une partie des lecteurs. Par exemple, si vous êtes une femme noire et que sur les images n’apparaissent que des hommes blancs puis que les textes n’énoncent que des phrases type “en tant que collaborateur, vous…”, et bien, il y a de fortes chances que vous ne vous sentiez pas concernée. Or, la cible que je vise pour Brouillards et boussoles est déjà restreinte : des personnes créatives qui rencontrent des difficultés dans la mise en œuvre de leur projet ou parcours professionnels. Je ne peux donc manquer personne. De plus, la proposition étant de réinventer les modes de travail, de repenser son rapport au monde et à soi, de redonner confiance et de la motivation à des personnes qui luttent peut-être déjà contre des messages qui les poussent hors de la norme sociale, il m’est essentiel d’être congruente dans les contenus produis.

Ainsi, comment écrire et dessiner pour que le support soit le plus inclusif et accessible possible ?

Tout d’abord, la narration. Grâce à la lecture d’un article sur l’écriture non sexiste, il y a déjà plus d’un an, j’ai découvert l’importance de rédiger en prenant soin de ne plus exclure le féminin de manière systématique. Par exemple, lorsque l’on dit “Un professeur est responsable de la pédagogie à l’université”, ce qui est une situation générique, on instille peu à peu dans l’esprit collectif que le professorat concerne surtout les hommes. Les exemples sont légions et il est grand temps de remettre en question ces écritures.

Alors, comment écrire ? Si vous optez pour un slash, les professeur/es, vous créez une séparation entre les genres. Un trait d’union, les professeur-e-s, par définition unit et c’est symboliquement chouette, mais certains peuvent lui reprocher sa lourdeur graphique. La parenthèse, les professeur(e)s met carrément le féminin entre parenthèse, et ce n’est pas chouette du tout.

Ainsi, j’ai opté pour le point du milieu, les professeur·e·s dont j’apprécie la légèreté, fort appréciable pour du graphisme et la neutralité. Seul inconvénient : il n’est pas sur le clavier, il suffira alors de taper alt+250 sur le clavier. Il est possible de le remplacer par un point classique, les professeur.e.s, mais ça peut perturber la lecture car il est d’abord l’indicatif de fin de phrase.

Ensuite, il ne s’agit pas que de ponctuation, il y aussi le fait de ne pas employer automatiquement les noms au masculin quand l’on souhaite désigner un groupe, de citer les deux genres, les professeurs et professeures, ou encore de féminiser les noms et titres, comme professeure (qui n’existe pas officiellement mais le sera sous peu…) Il y a encore la possibilité de créer de nouveaux mots neutres, comme iel.

De bonnes explications sur l’importance de l’écriture inclusive ici : http://www.ecrirepourleweb.com/ecriture-inclusive-langage-non-sexiste/

Et un guide sur l’écriture inclusive réalisé par l’agence de communication Mots-clés : http://www.ecriture-inclusive.fr/

Ensuite passons aux images. Grâce à l’apprentissage de la facilitation graphique, je suis consciente que les images que nous utilisons peuvent favoriser les stéréotypes et exclure des portions de la population qui ne seraient pas représentées. Il y aussi dans mon travail une part de militantisme pour la reconnaissance et le respect de la diversité humaine, j’ai ainsi poussée la réflexion sur jouer avec les stéréotypes et les inverser.

Pour commencer, la diversité… des genres, bien sûr ! Il y a trois personnages : le pèlerin, l’alchimiste et l’astrologue. Sur les images, le premier est un homme, le deuxième est une femme, lae troisième est un.e transgenre. Enfin, si l’on part du principe qu’une personne transgenre se reconnaît par son apparence, ce qui est faux, je le sais, mais je ne sais pas comment inclure par l’image les autres genres que masculin et féminin… J’aborde là mes zones d’incompétences, donc si quelqu’un veut rectifier mon ignorance, je vous en prie ! (aventure [at] brouillardsetboussoles.fr)

Puis, viennent les couleurs, les formes et les styles. Mon alchimiste est noire en mode médiéval, l’astrologue a les cheveux mi-violet et rasé sur les côté, mon pèlerin a une crête punk. Pour le tournage des vidéos correspondant, nous avons presque réussi à garder cette diversité. L’alchimiste est une amie africaine d’Ana (cf article L’origine du projet) qui est chercheuse, comme elle, et nous avons tourné en l’habillant d’un boubou et d’une blouse blanche par-dessus. Je voulais renverser les stéréotypes dans mon dessin, ne pas mettre un vieil homme blanc pour incarner la science, donc j’ai mis une jeune femme noire. Mais vous savez quoi ? Quand nous avons préparé notre “actrice” pour la vidéo, elle nous a dit “J’ai l’impression d’aller travailler, puisque je suis toujours habillée comme ça !” Ahah, les stéréotypes sont vraiment gluants.

Pour mon pèlerin, je voulais un homme d’un certain âge, et j’avais imaginé un punk pour l’aspect “sagesse brute et décalée”. Lorsque nous avons rencontré Eric au Kino de Montpellier, nous lui avons parlé du projet, il a beaucoup aimé, nous avons montré les dessins et stupéfaction ! Il avait exactement la même tête, le même type de visage que mon pèlerin ! “Il ne te manque plus que la crête”. Il soulève alors sa casquette ! Une crête cachée ! Stéréotype, nous avons dit ?

Et pour l’astrologue, je ne voulais pas d’une Madame Irma. C’est finalement la fille d’Eric qui s’est proposée pour le rôle, elle n’a pas les cheveux violet à moitié rasé, mais elle est jeune (16 ans), de longs cheveux blonds innocents, ce qui concédait déjà un bon contraste avec le cliché habituel.

Dernier point des stéréotypes d’image, je ne voulais pas que des corps fins, si ancrés dans notre imaginaire collectif. Je l’ai inclus dans ma chevalière dodue !

Ce joli article ci-dessous exprime bien ma pensée quant à la sous-représentation des corps au-dessus de la taille 40.

Le problème du modèle unique dans le monde de l’image

Au final, je m’y suis donc prise à plusieurs fois avant d’aboutir à un contenu satisfaisant. Je suis persuadée que tout travail de création possède une part de militantisme. Lorsque nous abordons ce que j’appelle les “thèmes du nouveau monde” (avoir un travail épanouissant et porteur de sens, égalité des femmes et des hommes à la maison comme au travail, des entreprises et institutions qui relâchent le contrôle pour donner le pouvoir à tous ceux qui les constituent…) notre responsabilité de créateur devient plus importante encore. Car à la parole, nous devons ajuster nos actes pour emmener avec nous ceux qui croient en nos rêves.

Image : http://www.interelles.com/non-classe/actes-complets-du-colloque-2014